Uke, Tori, attaques et blessures

Posted on Updated on

26 Mai 2016

Publié par Issei Tamaki

Excepté en début de saison, vaincu par un ennemi invisible ou après m’être fait retirer les dents de sagesse sous anesthésie générale, je n’ai jamais eu d’impossibilité physique de pratiquer. Il y a bien eu quelques coupures, quelques bleus au corps et à l’orgueil, j’ai même plusieurs fois reçu la pointe d’un bokken dans l’oeil, mais jamais aucune blessure. En presque trente ans de pratique des arts martiaux, je n’ai jamais été blessé à l’entraînement.

Je ne suis pourtant pas plus résistant que les autres et on ne peut pas dire que je m’entraîne peu, mais une chose est sûre: je n’aime pas souffrir et surtout pas sans raison. J’ai la certitude que pour progresser et se dépasser, il est nécessaire de faire des efforts, qu’il faut éprouver et affronter une certaine forme de souffrance physique et mentale, mais je ne crois absolument pas qu’il soit nécessaire de se blesser pour avancer.

Bien sûr, nous pratiquons des techniques dangereuses destinées à abattre un ou plusieurs adversaires. Mais dans un cadre bien précis, régit par des règles claires qui permettent à chacun de pouvoir repousser ses propres limites en prenant des risques mesurés afin de minimiser les risques d’accident. Entre pratiquants expérimentés, l’intensité augmente parfois considérablement mais le cadre reste toujours en filigrane et si le risque de blessure reste lui aussi permanent, il ne doit jamais être considéré comme une solution envisageable.

 

Irimi nage par Suga Toshiro sensei

Irimi nage par Suga Toshiro sensei

Une bonne partie des choses qui sont sous entendues dans le salut au dojo est: “Je suis bien conscient que nous allons étudier ensemble des techniques potentiellement dangereuses et je vais donner le meilleur de moi-même afin que nous puissions progresser dans les meilleures conditions possibles sans prendre de risque inutile.”.

A partir de ce moment là, il convient de prendre les choses dans l’ordre. Pour résumer, tout commence par l’attaque. Sans attaque, pas d’étude. C’est dans tous les cas, le travail de Uke qui est le plus important, le plus difficile à exercer et c’est à juste titre que cette place est tenue par le plus ancien dans toutes les écoles anciennes. Traditionnellement, c’est la place de celui qui enseigne, de celui qui pose le cadre d’étude. Si l’on part du mauvais pied, l’étude dans de bonnes conditions est impossible.

Uke

Il faut attaquer correctement, c-à-d avec toute la concentration et la précision nécessaire pour offrir à Tori la possibilité de comprendre la nature du problème étudié. Toute ouverture volontaire doit être proscrite et toute ouverture involontaire corrigée. Sans attaque difficile, il est impossible de cerner la réalité du danger et entraîne l’incapacité totale de faire face à une attaque acérée. La seule concession qu’il est acceptable de faire en fonction du niveau de Tori est celle de la vitesse d’exécution mais toujours avec l’intensité et la précision maximales.

Si l’on ne corrige pas ses propres attaques, au fur et à mesure des répétitions, le corps enregistrera un mouvement tapissé d’ouvertures et les heures passées à ancrer ce mouvement n’auront pas seulement été inutiles mais néfastes. Devenues pires qu’inutiles, ces attaques ainsi répétées seront devenues dangereuses pour celui aura besoin de les utiliser, passant de maladresses de débutant, à suicides programmés de samurai du dimanche.

De même, toute condescendance dans l’attaque mettra en danger Tori lorsqu’il aura besoin d’employer ses techniques car il n’aura jamais pu s’exercer à lire une attaque acérée et que ses mouvements ne fonctionneront pas. Empêtré dans l’illusion de sa réussite, il se sera exercé en vain et sera devenu moins efficace qu’avant d’avoir commencé à s’entraîner. Adoptant un comportement téméraire, il se mettra en danger lui-même et les autres car il n’aura pas conscience de sa propre incapacité. Rendu aveugle par son partenaire de travail inconséquent, il n’aura aucune chance de progresser mais le pire qui puisse encore arriver n’est pas que personne ne lui vienne en aide ou qu’il soit blessé, c’est qu’il propage ses erreurs autour de lui. Et ce, malheureusement, en toute sincérité.

Les barrières psychologiques

Pour cela, il convient de se débarrasser de toutes les barrières qui peuvent empêcher le pratiquant de travailler convenablement.

Qu’est-ce que l’attaque? Est-ce une agression? Est-ce socialement ou moralement réprouvé? Est-ce dangereux, risque-t-on de blesser son partenaire et d’être blessé soi-même par la suite? Ne risque-t-on pas d’être moins apprécié des autres ou de soi-même si l’on révèle ou développe notre capacité à faire mal? J’apprends les arts martiaux pour me défendre, pas pour attaquer…

Toutes ces réflexions sont sans objet et surtout, une perte de temps considérable. Pourquoi avez-vous choisi d’étudier les arts martiaux? Quelque soit la raison, vous ne pouvez en retirer un quelconque enseignement sans passer par l’étude de l’efficacité martiale. C’est la nature des arts martiaux, du chemin d’étude que vous avez décidé d’emprunter. Ce chemin n’est pas meilleur qu’un autre mais c’est celui que j’ai choisi et qu’ont choisi d’emprunter tous ceux qui sont restés au dojo pour s’entraîner. Je vais donc faire le ménage en apportant quelques réponses sensées à des oeillères dont il vaut mieux se débarrasser au plus vite.

Qu’est-ce que l’attaque?

Pourfendre son adversaire, passer son arme au travers du corps ennemi que ce soit avec une lame ou avec une main. Rien d’autre.

Du point de vue de l’étude, l’attaque est une question, une mise en situation, un problème que l’on apprend à gérer. Comme il est impossible d’étudier chacune des infinies possibilités de vaincre un adversaire, il faut lire entre les lignes et résumer, choisir des formes emblématiques qui seront riches d’un enseignement applicable dans de multiples variations de la même situation. Grâce à une attaque juste, il devient possible de s’escrimer sans relâche et de trouver des réponses de moins en moins bancales pour que la nature du problème se révèle peu à peu.

Est-ce une agression?

Non, pas au dojo et cela ne doit en aucun cas l’être. Le dojo n’est ni un champ de bataille, ni une ruelle sombre. Il ne faut pas confondre situation d’étude et mise en danger réel. Il faut créer les circonstances d’une situation d’urgence tout en conservant le contrôle de chacune de nos actions et en s’adaptant au niveau de chacun. Le cadre ainsi posé, il devient possible d’en retirer tous les bénéfices sans en craindre les dangers.

Il ne faut jamais perdre de vue que sur le tatami, vous n’êtes que des camarades d’étude qui travaillent ensemble à des niveaux toujours différents mais toujours avec bienveillance. Si il y a un problème, le problème est dans la personne qui s’exerce, pas dans l’exercice. Et il convient de ne pas apporter ses propres problèmes au dojo.

Est-ce socialement ou moralement réprouvé?

Est-il socialement ou moralement réprouvé d’avoir envie de vivre? D’avoir envie de vivre libre? C’est-à-dire de ne dépendre de personne, pour sa propre intégrité par exemple? Attaquer c’est faire un pas en avant vers son but. Apprendre à attaquer, c’est apprendre à regarder la vie en face et apprendre à ouvrir son chemin. C’est ne pas tergiverser, c’est prendre des risques mais c’est surtout vivre et être capable d’avancer quand il le faut et de défier quiconque de vous en empêcher.

Attaquer quelqu’un dans la vie est-il mal?

Bien ou mal, cela n’existe pas dans un dojo. Progresser ou ne pas progresser, c’est tout ce qu’il y a. Peut-on réprouver un accident ou une blessure? Une lame parce qu’elle tranche? Combien de lames nous entourent dans notre vie quotidienne? Ciseaux, couteaux, rasoirs, innombrables ennemis du quotidien interdits dans les bagages à main mais qui nous côtoient à table, au bureau, dans la cuisine, dans notre salle de bain. C’est l’imprudence ou l’intention de nuire qui transforment ces outils indispensables en accidents et blessures.

La volonté de progresser n’est en aucun cas une intention de nuire par contre, il est impossible de progresser lorsque l’on étudie les arts martiaux sans étudier correctement la façon d’attaquer.

Est-ce dangereux, risque-t-on de blesser son partenaire et d’être blessé soi-même par la suite?

Bien sûr c’est dangereux. Si la peur vous empêche de bouger à l’entraînement, il est évident que vous serez tétanisé à l’extérieur. Le problème n’est donc pas dans l’attaque mais dans votre propre peur. Avez-vous peur d’apprendre?

C’est la raison pour laquelle les entraînements sont construits dans un contexte précis qui permet de se prémunir contre des imprévus inutiles. Le risque d’accident est bien sûr omniprésent, mais c’est un risque qui est nécessaire et qui est implicitement accepté par chacune des personnes présente au dojo. Sans cela, il est impossible d’avancer. Le salut permet de formaliser cette entente implicite. Avec le salut, vous absolvez votre partenaire de toute blessure accidentelle qu’il pourrait vous causer durant l’entraînement et il en fait de même pour vous. Mais vous lui demandez aussi par la même occasion de vous mettre en difficulté, de vous permettre de vous surpasser et vous lui promettez de lui rendre la pareille.

Si cela n’excuse pas l’imprudence, cela impose la sincérité et le respect. Le respect de votre partenaire vous impose de lui donner dans les meilleures conditions d’étude possibles et la sincérité de donner le meilleur de vous-même sans tenir compte de vos propres problèmes.

Ne risque-t-on pas d’être moins apprécié des autres ou de soi-même si l’on révèle ou développe notre capacité à faire mal?

Les personnes violentes sont craintes et les personnes affables sont appréciées. Rien à voir avec le fait d’être compétent dans son domaine.

Évidemment, si tous ceux qui mangeaient un hamburger étaient capables d’abattre un boeuf, ça se saurait. Le monde moderne nous éloigne de choses fondamentales comme vivre, mourir, tuer ou être tué. Pourtant, personne ne se pose de question lorsqu’il passe à table. C’est un cycle, la vie, la mort, la courgette ou le haricot comme le boeuf et la crevette font partie du vivant et nous avons besoin d’eux pour nous nourrir. Puis nous mourons à notre tour. Vaut-il mieux avoir un voisin équarrisseur ou boxeur?

J’apprends les arts martiaux pour me défendre, pas pour attaquer…

Encore un prétexte pour éviter de se confronter avec la réalité de la part de quelqu’un qui ne fait qu’effleurer la surface des choses. Comment peut-on se protéger de quelque chose que l’on ne comprend pas? Peut-on apprendre à nager sans se mouiller? Rien de pire que de se cacher derrière son petit doigt.

 

avec Julien Coup

avec Julien Coup

Tori

Tori est la place de celui qui étudie, qui a été mis dans la situation d’étude par Uke et qui doit chercher à réussir un mouvement qu’il ne maîtrise pas.

Aucun enfant ne s’est jamais exercé à se tenir debout sans tomber, tomber et tomber encore et encore. Il est naturel de faire des erreurs pour apprendre. C’est même le chemin normal de l’apprentissage. L’élan qui permet d’évoluer est de se relever toujours malgré les échecs et de ne pas abandonner tant que l’on ne peut tenir debout seul.

Les problèmes arrivent quand on confond dojo et ruelle sombre, quand on confond échec et défaite. Mais nous ne sommes ni dans une ruelle sombre, ni sur un champ de bataille, nous sommes au dojo. Nous ne luttons pas pour notre survie et nous ne sommes pas en danger. Nous sommes tous des étudiants qui n’ont rien à prouver puisque nous ne sommes personne.

Nous ne sommes pas en danger

Nous ne luttons pas pour notre survie, Uke nous met face à nos propres limites avec bienveillance. Dès lors, il devient complètement absurde de se sentir agressé et de surréagir avec violence, colère ou brutalité. Les sentiments ne doivent interférer en rien sur la clarté d’esprit. Il n’y a aucun ressentiment à avoir lorsque l’on reçoit des conseils ou une leçon, que de la gratitude. C’est une faveur que vous fait Uke en vous permettant de corriger vos imperfections.

Nous ne sommes personne

Celui qui croit qu’il sera épargné par les balles sur champ de bataille parce qu’il porte une plume sur la tête a tout perdu.

Ce n’est pas parce que vous vous entraînez depuis longtemps que vous vous êtes beaucoup entraîné. Ce n’est pas parce que vous vous entraînez beaucoup que vous vous entraînez bien. Ce n’est pas parce que vous vous entraînez beaucoup et depuis longtemps que vous devenez bon. Ce n’est pas parce que vous êtes là depuis longtemps ou que vous vous entraînez correctement que vous avez des droits. C’est parce que vous êtes là depuis longtemps et que vous vous entraînez correctement que vous avez des devoirs. Parce que les autres vont prendre exemple sur vous, vous vous devez d’être exemplaire. Parce que vous êtes censé connaître les règles, il est d’autant plus inacceptable que vous ne les respectiez pas. Devenir un ancien, c’est avoir des responsabilités et devenir respectable parce qu’on les assume mais surtout, c’est savoir rester n’être personne.

Parce qu’une fois que vous croyez être quelqu’un, vous cessez d’apprendre pour vous mettre à prouver qui vous êtes. Sûr de votre bon droit, vous vous croyez au-dessus des règles. Mais si une seule règle change, tout change, le cadre se brise, la progression devient impossible et cela devient une lutte d’ego. Vous vous créez des chaînes plus lourdes que celles dont vous vous êtes débarrassé avec tant d’efforts. Suffisant, c’est un des mots qui met un terme à votre chemin. Non seulement vous ne ferez plus un seul pas sur le chemin des arts martiaux, mais vous aurez perdu toute efficacité. Parce que si vous êtes sûr de savoir ou si ce que vous avez apprit vous suffit, vous ne vous posez plus de question et plutôt que d’être attentif au monde, vous voulez vous montrer. Cesser de regarder son adversaire, c’est être frappé sans aucun recours.

 

avec Tanguy Le Vourc'h

avec Tanguy Le Vourc’h

Il est évident qu’en combat réel, il n’y a pas de règle. Il faut trouver une issue coûte que coûte, quitte à changer de technique ou à la modifier, à sortir du cadre d’étude. Mais ce n’est pas un problème puisque il ne s’agit plus d’un entraînement. Au dojo, c’est inacceptable. Ce n’est pas parce que l’on ne parvient pas à exécuter une technique qu’il faut la modifier. Il faut trouver le moyen de la faire fonctionner. Quel peut-être l’intérêt de s’abaisser à un niveau confortable, en utilisant la vitesse, la force ou l’agressivité? Se satisfaire de peu d’efforts et d’aucun progrès? Le but de l’entraînement est de se dépasser, ne serait-ce que d’un millième millimètre. De se rendre capable de faire vivre un mouvement qui nous était impossible auparavant. C’est cela qui est difficile et cela demande de nombreux et incessants ajustements, de se remettre toujours en question.

Ne pas pousser, ne pas tirer, ne pas heurter, etc… Peu importe les principes qui régissent votre école, ces règles sont là pour vous enseigner comment devenir libre. Ce qui ne signifie pas que vous deviez les briser mais au contraire apprendre à en tirer tout l’enseignement possible. Une fois cet enseignement acquit, ce n’est pas que vous n’avez plus besoin des règles, c’est qu’elles cessent d’être un carcan et que vous avez atteint un niveau où elles ne vous privent plus de votre liberté, un niveau où rien ne vous prive plus de votre liberté. Mais le chemin est long et on n’en voit jamais la fin. Sans doute n’a-t-il même pas de fin. Mais ce n’est pas là où l’on se rend qui importe, c’est de s’y rendre.

Devenir un ancien, c’est ne pas avoir été satisfait par nos innombrables Ikkyo, mais avoir beaucoup appris. C’est avoir beaucoup chuté mais s’être relevé à chaque fois et se relever riche d’une expérience supplémentaire. Je n’ai pas peur de l’échec. J’ai peur de devenir satisfait de mes progrès. Si la réussite est pleine de satisfaction pour l’ego, c’est aussi souvent le plus court chemin vers le contentement et l’arrêt des progrès.

Il est nécessaire d’être mis en échec afin d’éprouver ses propres limites, de pouvoir les repousser, de surmonter nos faiblesses mises en évidence et dont nous n’avions pas conscience. C’est le propos même de l’entraînement, s’améliorer, quitter le dojo meilleur que lorsque nous y sommes entrés. Se découvrir soi-même fait toujours partie du processus et parfois, le miroir peut être dur à regarder de face. Mais c’est aussi sûrement la plus grande découverte que l’on puisse faire au cours d’une vie de pratique.

Source : http://www.isseitamaki.com/2016/05/uke-tori-attaques-et-blessures.html

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