FRANCAIS

Des produits sans nom/Products without name

Posted on

3 avril 2017 par bujinkanquebec

Beaucoup de gens qui ont pratiqué d’autres arts martiaux et qui viennent s’entraîner à notre dojo sont surpris de constater qu’un grand nombre de techniques que j’enseigne n’a pas de nom. Au début, plusieurs de ces personnes ont l’impression que nous sommes une école désorganisée, qui semble manquer de rigueur. Bien sûr, nous avons un grand nombre de techniques codifiés. Toutes celles qui nous viennent des 9 ryus portent un nom. Mais lorsque l’on regarde Hatsumi sensei enseigner, on réalise qu’il va bien au-delà de ces techniques qui sont codifiés. À mon point de vue, le fait que nous ne nous sentions pas obligés de donner un nom à chaque technique n’est pas une faiblesse, mais au contraire, c’est une force qui nous permet une grande liberté de création. Demander à la plupart des shihans occidentaux du Bujinkan de vous enseigner une technique de défense contre une attaque qu’ils n’ont jamais vue, la majeure partie d’entre eux pourront vous surprendre de l’efficacité de la technique qu’ils vont créer pour vous. Codifier chaque technique, donner un nom pour chaque mouvement devient une entrave à la création et à notre faculté d’adaptation. Ce n’est pas pour rien qu’à de nombreuses reprises, Hatsumi sensei nous a dit de ne pas demeurer prisonniers de la technique. Lorsque je donne des séminaires de défense contre couteau, la plupart des techniques n’ont pas de nom. Mais elles fonctionnent et ont fait leurs preuves en situation réelle. En donnant un nom à chaque mouvement, on se sent obligé de demeurer dans les limites du système. Plutôt que d’improviser de nouveaux concepts, les pratiquants d’arts martiaux retravailleront continuellement les mêmes enchaînements en essayant d’améliorer la vitesse, la précision et tous les paramètres que l’on pourrait programmer chez un robot. En travaillant comme nous le faisons, il peut arriver que nous fassions des erreurs lors de l’exécution d’une technique de défense. Mais si cette erreur arrive, la créativité que nous avons appris à développer nous permet de nous adapter et transforme cette erreur en quelque chose de positif. Les nouveaux étudiants qui passent outre ce premier préjugé constatent rapidement la force et la richesse de notre art martial. Malheureusement, ce n’est pas tout le monde qui peut se sentir bien dans un tel système. Beaucoup de gens ont besoin d’un encadrement sévère, de balises qui dictent les limites de leurs fonctionnements. En nous enseignant comme il le fait, Hatsumi sensei nous amène à nous dépasser, à participer à l’enrichissement de notre art. Notre art martial est vivant et il évolue. Par le fait même, il nous permet une amélioration de notre conscience martiale comme peu d’arts martiaux peuvent le permettre.

 

Many people who have practiced other martial arts and come to train at our dojo are surprised to find that many of the techniques I teach have no name. At first, many of these people have the feeling that we are disorganized school, which seems to lack the rigor. Of course, we have a large number of codified techniques. All those who come to us from 9 Ryus have a name. But when looking at Hatsumi sensei teach, we realize that it goes far beyond those techniques that are codified.

From my point of view, the fact that we do not feel obliged to give a name to each technique is not a weakness, but on the contrary, it is a force that allows us a great freedom of creation. Ask most Western Shihans of the Bujinkan to teach you a technique of defense against an attack they have never seen, most of them will surprise you with the effectiveness of the technique they will create for you. Coding each technique, giving a name for each movement becomes a hindrance to creation and our ability to adapt. It is not for nothing that on many occasions, Hatsumi sensei told us not to remain prisoners of the technique.

When I give seminars of defense against knife, most techniques have no name. But they work and have proved their worth in real life situations. By giving a name to each movement, one feels obliged to remain within the limits of the system. Rather than improvise new concepts, martial arts practitioners will continuously re-engineer the same patterns, trying to improve the speed, accuracy and all the parameters that can be programed in a robot.By working as we do, it may happen that we make mistakes when performing a defense technique. But if this error happens, the creativity that we have learned to develop allows us to adapt and turn this error into something positive.

New students who ignore this first prejudice quickly discover the strength and richness of our martial art. Unfortunately, it’s not everyone who can feel good in such a system. Many people need a strict framework, tags that dictate the limits of their functioning. By teaching us as he does, Hatsumi sensei leads us to surpass ourselves, to participate in the enrichment of our art. Our martial art is alive and evolves. By the same token, it allows us an improvement in our martial awareness as few martial arts can allow.

 

Bernard Grégoire

Yushuu shihan Bujinkan Quebec

Source : https://bujinkanquebec.wordpress.com/2017/04/03/des-produits-sans-nom/  / https://bujinkanquebec.wordpress.com/2017/04/03/products-without-name/

Repousser l’espace/Pushing the space

Posted on

Lors de mon dernier voyage au Japon en février, Hatsumi sensei a parlé d’un principe un peu obscur: pousser l’espace ou le vide sur l’adversaire au moment où il nous attaque. Comment peut-on interpréter cela?

Au milieu des années 80, j’ai reçu mon diplôme en hypnothérapie. S’il y a une chose que les hypnothérapeutes connaissent bien, c’est sûrement les craintes inconscientes. Celles qui viennent nous hanter à partir de notre côté obscur du cerveau. Quel rapport y a-t-il entre cela et le concept que nous a enseigné Hatsumi sensei? La compréhension des mécanismes du subconscient.

Lors de séminaire que je donne ou même à l’occasion avec de nouveaux étudiants, je fais un petit jeu qui démontre bien ces deux facettes de notre personnalité. À moins d’une distance de bras, j’explique à l’étudiant que je vais le frapper d’une tape sur le dessus du front et qu’il devra bloquer mon bras sans reculer. La personne se place les bras en garde tout en me laissant un espace pour l’atteindre. Dans tous les cas, il parvient à bloquer mon bras. Puis, je le regarde droit dans les yeux et lui dit qu’à partir de maintenant, il va devenir plus lent, que son bras ne pourra pas arrêter mon attaque. Dans presque 100% des cas, au grand étonnement de l’étudiant, je parviens à le frapper.

Comment cela est-il possible? Une simple technique d’hypnose qui permet de jeter un doute dans son subconscient. Même si son intellect est persuadé que je ne pourrai pas l’atteindre, si je réussis à semer un doute dans son subconscient, son corps va s’adapter à cette programmation négative. Mais, pour parvenir à ce résultat, moi-même, je ne dois avoir aucun doute sur ce que je vais faire. En regardant l’étudiant, je dois projeter une confiance en moi qui soit absolue. Je ne dois laisser planer aucun doute sur ma réussite. Mon visage, mes épaules sont décontractées. Mon sourire jette les premiers doutes dans son esprit. Le doute crée l’échec.

À plusieurs reprises en tentant de frapper Hatsumi sensei, j’ai eu cette sensation de perte de contrôle. Quelque chose en moi m’empêchait d’attaquer efficacement. Soke venait simplement de manipuler mon subconscient. Lorsqu’il a parlé de repousser l’espace, le contexte était d’expliquer le feeling mutodori. En fonçant sur moi comme il l’a fait, il n’exprimait aucune crainte, que de la certitude. Mon esprit conscient voulait avancer, mais mon subconscient a eu un doute et a préféré battre en retraite devant tant de certitude. Impossible de résister à autant de confiance en soi.

Bien sûr, le concept mutodori est bien plus que ça, mais je trouve intéressant de voir comment l’hypnose peut s’intégrer aux arts martiaux de combat. Dans mon travail en sécurité il m’est arrivé de me retrouver dans des situations de combat dans une ration de quatre à cinq individus contre un. Seule mon attitude de confiance absolue que je projetais, croyez-moi je ne me sentais pas confortable dans cette position, me permettait de déstabiliser les fauteurs de trouble et d’éviter la confrontation.

Repousser l’espace n’est pas simplement le fait d’avancer sur l’adversaire, c’est l’état d’esprit qui l’accompagne et cela, ce n’est pas évident à faire.

Bernard Grégoire

Yushuu shihan

Bujinkan Québec

Dans le livre Maître et disciple, la naissance d’un guerrier, il y a plusieurs de ces concepts psychologiques qui y sont traités. Lors du dernier voyage, Hatsumi sensei a dit que frapper était le niveau inférieur du budo. Maître et disciple nous fait réaliser que le travail du corps n’est que le début du chemin.

 

 

On my last trip to Japan in February, Hatsumi sensei spoke of a somewhat obscure principle: pushing space or emptiness on the opponent as he attacks us. How can we interpret that?

In the mid-1980s, I graduated in hypnotherapy. If there is one thing that hypnotherapists know well, it is surely the unconscious fears. Those that come to haunt us from our dark side of the brain. What is the relationship between this and the concept taught us by Hatsumi sensei? Understanding the mechanisms of the subconscious.

When I give seminars and even on occasion with new students, I make a small game that demonstrates these two facets of our personality. At a distance from my arm, I explain to the student that I am going to hit him with a slap on the top of the forehead and that he will have to block my arm without retreating. The person puts his arms on guard while leaving me a space to reach it. In any case, he manages to block my arm. Then I look him straight in the eye and tell him that from now on he will become slower, that his arm will not be able to stop my attack. In almost 100% of the cases, to the astonishment of the student, I manage to hit him.

How is that possible? A simple hypnosis technique to cast doubt in his subconscious. Even if his intellect is convinced that I cannot reach him, if I succeed in sowing doubt in his subconscious, his body will adapt to this negative programming. But, in order to achieve this result, I myself must have no doubt as to what I am going to do. Looking at the student, I must project an absolute confidence in myself. I must leave no doubt about my success. My face, my shoulders are relaxed. My smile throws the first doubts in his mind. Doubt creates failure.

Several times trying to hit Hatsumi sensei, I had this feeling of loss of control. Something in me prevented me from attacking in an effective way. Soke had just manipulated my subconscious. When he spoke to push space, the context was to explain the mutodori feeling. By running on me as he did, he expressed no fear, only certitude. My conscious mind wanted to move forward, but my subconscious had a doubt and preferred to retreat before so much certainty. It is impossible to resist so much self-confidence.

Of course, the mutodori concept is much more than that, but I find it interesting to see how hypnosis can fit into martial arts fighting. In my work in security I have found myself in situations of combat in a ration of four to five individuals against one. Only my attitude of absolute confidence that I projected, believe me I did not feel comfortable in this position, allowed me to destabilize the troublemakers and avoid confrontation.

Pushing the space is not simply about advancing on the opponent; it is the state of mind that accompanies it, and that is not easy to do.

Bernard Grégoire

Yushuu shihan

Bujinkan Québec

In the book Master and Disciple, the birth of a warrior, there are many of these psychological concepts that are dealt with in it. On the last trip, Hatsumi sensei said that hitting was the lowest level of the budo. Master and disciple make us realize that the work of the body is only the beginning of the path.

 

Source : https://bujinkanquebec.wordpress.com/2017/03/24/pushing-the-space/

https://bujinkanquebec.wordpress.com/2017/03/24/repousser-lespace/

Uke, aïte, uchi-dachi, uke-dachi, bref, l’autre ! celui qui perd !

Posted on

3 Janvier 2017 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Budo – Bujutsu

Pascal Krieger est l’un des rares adeptes à avoir une expérience reconnue dans le Budo et le Bujutsu. Maître de calligraphie, il a longuement vécu au Japon. Il partage dans cet article son apprentissage et ses réflexions sur le rôle du partenaire dans la pratique martiale.

Uke, aïte, uchi-dachi, uke-dachi, bref, l'autre ! celui qui perd !

Dans toutes les disciplines martiales traditionnelles ou modernes (Kobudo/Shin-budo – ou Gendaï Budo), et dans tous les arts martiaux traditionnels ou modernes (Kobujutsu/Shinbujutsu) dans lesquels le travail se fait à deux, il y a celui qui fait la technique et celui qui la subit, qui la reçoit, ou qui la rend possible, cela dépend de l’attitude de cette personne sans qui on ne peut démontrer une technique donnée.

Le nom japonais de ce “faire-valoir” change selon la discipline. Pour les disciplines à mains nues, c’est en général “uke” (celui qui reçoit) qui fait face à “tori” (celui qui prend). Lorsqu’il s’agit de disciplines armées, les termes “uke-dachi” (le sabre qui reçoit) ou “uchi-dachi” (le sabre qui frappe) sont en général utilisés. Personnellement, je préfère le terme “aï-te” pour toutes les disciplines à cause du sens d’égalité qu’il implique: “Aï” (ensemble, mutuel, réciproque) et “Te” (main). D’autant plus que chacun est l’aï-te de l’autre.

Calligraphies de Pascal Krieger

Calligraphies de Pascal Krieger

Depuis que j’ai commencé l’étude du Budo en 1963 en tant que judoka de 18 ans, j’ai vu, en Europe, aux Etats-Unis (où j’ai vécu 2 ans) et au Japon (où j’ai vécu 6 ans) toutes les figures possibles de “aï-te”. Très souvent, et surtout dans les arts à mains nues (mais pas seulement), le “faire-valoir” (bien loin du sens de “aï-te”) est moins expérimenté. Il subit des réponses violentes aux attaques qui lui sont imposées, résultant parfois en des blessures plus ou moins graves. J’ai moi-même subi, dans plusieurs arts, ces violences dont je porte encore les marques. Et je suis loin d’être innocent sur ce point-là, je n’ai pas non plus toujours montré les égards dont je parle dans cet article aux ukes qui étaient en face de moi.

Ce n’est qu’avec le temps et l’expérience que j’ai changé d’attitude concernant le rôle de “uke”. J’avais eu d’excellents exemples du rôle de “uke”, mais je n’ai pas su les voir à l’époque.

Shinto ryu Kenjutsu, Nishioka Tsunemori senseï et Pascal Krieger

Shinto ryu Kenjutsu, Nishioka Tsunemori senseï et Pascal Krieger

La compréhension de ce rôle de “aï-te” m’est apparue soudainement il y a une trentaine d’années. Dans un “randori” (combat libre, sans arbitrage) de Judo assez énergique, j’attaquais à fond avec un mouvement de hanche. Mon “aï-te” l’esquiva et rentra le même mouvement à gauche. Cela réussit au-delà de ses espérances. On s’est envolé tous les deux pour retomber sur le tatami, lui dessus, moi dessous. C’est à ce moment-là que j’ai eu mon petit “satori” (illumination). On s’est regardé complètement émerveillés par ce qui venait de se passer. Que l’un soit dessus et l’autre dessous n’avait juste aucune importance. C’était la parfaite synchronisation de nos deux mouvements qui avait créé ce petit miracle. On s’est souri béatement, on s’est relevés, puis mon adversaire m’a dit: “Je n’ai jamais fait un mouvement aussi parfait !”. Je lui ai répondu: “Moi non plus.”. Nous avons alors réalisé l’un et l’autre que ce qui venait de nous arriver était dû au fait qu’on était deux ! Que ce mouvement n’aurait pu avoir lieu sans que l’autre soit là. Dès lors, mon attitude envers le partenaire, l’adversaire, bref, l’autre! a changée du tout au tout. Il n’y avait plus un gagnant et un perdant, tout juste deux gars qui n’avaient fait qu’un dans un mouvement merveilleux !

Mifune Kyuzo, légende du Judo

Mifune Kyuzo, légende du Judo

Mais c’est à travers les disciplines martiales traditionnelles que j’ai mieux compris ce qu’était le rôle de “aïte, uke, uchi-dachi, etc”. Dans le Jodo (la Voie du bâton), par exemple, uchi-dachi (celui qui tient le sabre et prend le rôle de Uke) était toujours d’un grade supérieur. Pendant 6 années, aux entraînements libres du Rembukan à Tokyo, je ne touchais pratiquement pas le sabre. J’étais un perpétuel “tori” ou “shi-dachi”. Lorsque je posais la question à Me Shimizu Takaji, il me répondit que si l’on voulait que “tori, shi-dachi” progresse, il lui fallait un “uke, uchi-dachi” mieux entraîné que lui. En fait le meilleur “uke, uchi-dachi” est le Maître lui-même car son attaque sera la meilleure qui soit, et si “tori, shi-dachi” peut répondre à cette attaque convenablement, c’est qu’il a compris la technique. Pour moi c’était donc le monde à l’envers !

Quand je fus assez avancé pour prendre le rôle de “uke, uchi-dachi”, ce fut un nouveau “satori”. Avec le débutant, je faisais des coupes généreuses, pas trop rapides, pour que “tori, shi-dachi” me voit bien arriver et puisse effectuer la technique appropriée pour me contrer et me contrôler. Puis, progressivement, je “resserrais les boulons”, faisant des coupes plus rapides, laissant moins de place et de temps, jusqu’à ce que mon adversaire adapte sa technique à mon nouveau rythme, et ainsi de suite… C’est là que j’ai compris que le rôle de “uke” était en fait un rôle d’enseignant.

Pascal Krieger, uke

Pascal Krieger, uke

C’est alors que je me suis souvenu que j’avais été surpris de voir, au Kodokan (le Dojo central de Judo au Japon) un 9ème dan (ceinture rouge) prendre le rôle de “uke” lors d’une démonstration du Kime no Kata avec pour “tori” un 6ème dan (ceinture rouge et blanche). J’étais quelque peu choqué de voir ce Maître, clairement plus âgé que “tori” “gicler” à gauche, à droite, effectuant des chutes impeccables. J’en comprenais alors la raison. Et je comprenais aussi que le principe de “uke” étant supérieur en technique à “tori” n’était pas l’apanage des disciplines martiales traditionnelles, mais était un principe généralement admis.

Même si cette vision des choses s’est un peu perdue actuellement, je pense que ce qui précède garde toute sa pertinence. Si vous voulez progresser, vous ne pouvez le faire que mieux avec un attaquant qui sait ce qu’il fait, aussi bien que vous, sinon mieux.

Dans le cas où votre “uke, uchi-dachi” aurait moins d’expérience que vous, cela ne devrait pas empêcher une attitude respectueuse envers celui sans qui vous ne pourriez pas démontrer/effectuer la technique que vous voulez faire. C’est votre façon de vous adapter à sa vitesse, puissance et peut-être imparfaite attaque qui fera de votre technique un mouvement harmonieux.

Le but de ce travail à deux reste avant tout dans l’optique d’un des deux principes fondamentaux mis en avant par Me Jigoro Kano (fondateur du Judo): Ji-ta kyo-eï (bénéfice mutuel).

Kano Jigoro, fondateur du Judo

Kano Jigoro, fondateur du Judo

C’est là que j’ai compris que le rôle de “uke” était en fait un rôle d’enseignant.

Bio-express

Pascal Krieger est né en 1945 en Suisse. Il débute le Judo à l’âge de 18 ans, et part au Japon. Il y fera la connaissance de Donn Draeger, qui l’introduira auprès de maîtres qui lui enseigneront en parallèle du Judo le Jodo, le Iaïdo et le Shodo. Pascal Krieger passera six ans au Japon en deux séjours de longue durée. Il est Menkyo Kaïden de l’école Shinto Muso ryu de Jodo. Auteur de “Jodo, la voie du bâton”, Pascal Krieger enseigne au Shung Do Kwan de Genève www.sdkbudo.ch.

Source : http://www.leotamaki.com/2017/01/uke-aite-uchi-dachi-uke-dachi-bref-l-autre-celui-qui-perd.html?utm_source=_ob_email&utm_medium=_ob_notification&utm_campaign=_ob_pushmail

L’infiniment petit / The Infinitely Small

Posted on

Depuis 50 ans, il se passe une petite révolution dans notre monde moderne. On se dirige vers l’infiniment petit. On miniaturise tout. L’auteur de science-fiction Isaac Asimov disait un jour que sa plus grande erreur était d’imaginer les ordinateurs occupant de plus en plus d’espace. Au lieu de ça, ils n’ont cessé de se miniaturiser au point de tenir dans une main. Les moteurs des voitures ont rapetissé tout en gagnant en puissance. La médecine se dirige vers les nanotechnologies, utilisant des micros véhicules afin d’aller porter des médicaments dans des endroits ciblés. Tout devient plus petit.

Certains domaines n’ont pas suivi cette tendance. Les arts martiaux font partie de ceux-là. Dans les temps anciens, on cherchait à passer inaperçu. On minimisait les gestes de défenses au maximum afin de ne pas attirer l’attention. Un voleur nous agressait, une frappe rapide et discrète à la gorge suffisait pour faire tomber le malotru. De nos jours, la plupart des pratiquants d’arts martiaux utiliseraient de grands gestes qui, inconsciemment, sont associés à de la puissance et tendent trop souvent à impressionner les spectateurs. Ils enchaîneraient de plusieurs frappes plutôt que de quitter la scène en laissant l’agresseur reprendre son souffle. Ils voudraient être témoins de leur victoire.

Plus on progresse sur la voie du budo, plus on constate que nos gestes deviennent minimalistes. Si l’adversaire essaie de nous impressionner, plutôt que de prendre une position de combat, on va calmement le regarder sans broncher (Fudoshin). Plus besoin de forcer comme un diable pour neutraliser l’attaquant. Pas besoin de grands déplacements acrobatiques pour éviter une attaque, on se contente de bouger l’épaisseur d’une feuille de papier (kami no e). Plus de mimique agressive pour décourager l’adversaire, on se montre vulnérable utilisant du kyojutsu, cet art de donner une fausse réalité à l’adversaire. Plus de grandes clés pour réussir à projeter l’agresseur, une simple torsion légère sur son poignet, torsion qui passe pratiquement inaperçue et qui créera un déséquilibre susceptible de faire tomber l’agresseur par lui-même.

Au lieu de faire de grands gestes démonstratifs, on se contentera de reculer à la limite de l’attaque de notre adversaire afin de le faire déborder de son élan (Yoyu). Si l’adversaire frappe trop fort, on bougera à la dernière seconde, l’amenant à se perdre dans un espace vide (kukan). Puis, lorsqu’il sera positionné comme on le désire, d’une simple pression d’un doigt au bon endroit on l’amènera au sol (kyusho). Si on doit le frapper, ce qui paraît comme une seule attaque en sera plusieurs (Ikken hasso).

Bien sûr, s’il fonce sur nous comme un diable, on pourra se contenter de pivoter en prenant appui sur son bras (kaname), le déviant facilement de sa cible. Et puis s’il sort un couteau, notre esprit se positionnera en mode (muto taijutsu), nous deviendrons nous-mêmes une arme. Et, grâce au (ko sakki), nous serons en mesure de devancer d’une fraction de seconde l’intention de notre adversaire. Puis, nous enchaînerons à la façon d’une pierre qui rebondit sur l’eau (Ishitobashi), ne laissant pas ainsi à notre adversaire le temps de constater ce qui vient de se passer.

Et tout ceci sera fait sans que nous ayons à faire de grands gestes. De cette façon, la plupart des gens autour n’auront même pas idée de ce qui vient de se passer. De petits mouvements pour une victoire sans gloire et sans témoins. Et vous, arrivez-vous à vous défendre sans gestes grandiloquents?

Bernard Grégoire

Shihan Bujinkan Québec

 

 

For 50 years a small revolution has taken place in our modern world. We are moving towards the infinitely small. We miniaturize everything. Science fiction writer Isaac Asimov once said that his biggest mistake was to imagine computers occupying more and more space. Instead, they have become miniaturized to the point of holding in one hand (your smart phone). The engines of the cars have shrunk while gaining power. Medicine is moving towards nanotechnology, using micro-vehicles to bring medication to targeted locations. Everything becomes smaller.

Some areas have not followed this trend. Martial arts are part of that. In ancient times, one sought to go unnoticed. We minimized the gestures of defenses to the maximum so as not to attract attention. A thief assaulted us, a quick and discreet strike at the throat was enough to bring down the aggressor. Nowadays, most martial arts practitioners would use great gestures that, unconsciously, are associated with power and tend too often to impress the audience. They would chain several strikes rather than leave the scene letting the aggressor catch his breath. They want to witness their victory.

The more one moves along the path of the budo, the more we realize that our gestures become minimalist. If the opponent tries to impress us, rather than take a fighting position, we will calmly look at him without flinching (Fudoshin). No more need to force as a devil to neutralize the attacker. No need for large acrobatic movements to avoid an attack, we just move the thickness of a sheet of paper (kami no e). No more aggressive mimicry to discourage the opponent, one shows oneself vulnerable using kyojutsu, this art of giving a false reality to the adversary. No need for big keys to successfully project the aggressor, a simple twist on his wrist, twist that passes almost unnoticed and which will create an imbalance likely to cause the aggressor to fall by himself.

Instead of making great demonstrative gestures, we will simply retreat to the limit of the attack of our opponent in order to make it overflow of his movement (Yoyu). If the opponent strikes too hard, he will move at the last second causing him to get lost in an empty space (kukan). Then, when he is positioned as desired, with a simple press of a finger in the right place he will be brought to the ground (kyusho). If one is to hit him, what seems like a single attack will be several (Ikken hasso).

Of course, if he rushes at us like a devil, we can simply pivot by resting on his arm (kaname), easily deviating him from his target. And if he uses a knife, our mind will position itself in mode (muto taijutsu), we will become a weapon ourselves. And, using the (ko sakki), we will be able to know a fraction of a second before he moves, his intention to attack us. Then we will continue like a stone bouncing on the water (Ishitobashi) thus not leaving our opponent time to see what has just happened.

And all this will be done without our having to make a great gesture. In this way, most people around will not even have an idea what just happened. Small movements for a victory without glory and without witnesses. And you can you defend yourself without grandiose gestures?

 

Bernard Gregoire

Shihan Bujinkan Quebec

Source : https://bujinkanquebec.wordpress.com/2016/11/15/linfiniment-petit/

Uke, Tori, attaques et blessures

Posted on Updated on

26 Mai 2016

Publié par Issei Tamaki

Excepté en début de saison, vaincu par un ennemi invisible ou après m’être fait retirer les dents de sagesse sous anesthésie générale, je n’ai jamais eu d’impossibilité physique de pratiquer. Il y a bien eu quelques coupures, quelques bleus au corps et à l’orgueil, j’ai même plusieurs fois reçu la pointe d’un bokken dans l’oeil, mais jamais aucune blessure. En presque trente ans de pratique des arts martiaux, je n’ai jamais été blessé à l’entraînement.

Je ne suis pourtant pas plus résistant que les autres et on ne peut pas dire que je m’entraîne peu, mais une chose est sûre: je n’aime pas souffrir et surtout pas sans raison. J’ai la certitude que pour progresser et se dépasser, il est nécessaire de faire des efforts, qu’il faut éprouver et affronter une certaine forme de souffrance physique et mentale, mais je ne crois absolument pas qu’il soit nécessaire de se blesser pour avancer.

Bien sûr, nous pratiquons des techniques dangereuses destinées à abattre un ou plusieurs adversaires. Mais dans un cadre bien précis, régit par des règles claires qui permettent à chacun de pouvoir repousser ses propres limites en prenant des risques mesurés afin de minimiser les risques d’accident. Entre pratiquants expérimentés, l’intensité augmente parfois considérablement mais le cadre reste toujours en filigrane et si le risque de blessure reste lui aussi permanent, il ne doit jamais être considéré comme une solution envisageable.

 

Irimi nage par Suga Toshiro sensei

Irimi nage par Suga Toshiro sensei

Une bonne partie des choses qui sont sous entendues dans le salut au dojo est: “Je suis bien conscient que nous allons étudier ensemble des techniques potentiellement dangereuses et je vais donner le meilleur de moi-même afin que nous puissions progresser dans les meilleures conditions possibles sans prendre de risque inutile.”.

A partir de ce moment là, il convient de prendre les choses dans l’ordre. Pour résumer, tout commence par l’attaque. Sans attaque, pas d’étude. C’est dans tous les cas, le travail de Uke qui est le plus important, le plus difficile à exercer et c’est à juste titre que cette place est tenue par le plus ancien dans toutes les écoles anciennes. Traditionnellement, c’est la place de celui qui enseigne, de celui qui pose le cadre d’étude. Si l’on part du mauvais pied, l’étude dans de bonnes conditions est impossible.

Uke

Il faut attaquer correctement, c-à-d avec toute la concentration et la précision nécessaire pour offrir à Tori la possibilité de comprendre la nature du problème étudié. Toute ouverture volontaire doit être proscrite et toute ouverture involontaire corrigée. Sans attaque difficile, il est impossible de cerner la réalité du danger et entraîne l’incapacité totale de faire face à une attaque acérée. La seule concession qu’il est acceptable de faire en fonction du niveau de Tori est celle de la vitesse d’exécution mais toujours avec l’intensité et la précision maximales.

Si l’on ne corrige pas ses propres attaques, au fur et à mesure des répétitions, le corps enregistrera un mouvement tapissé d’ouvertures et les heures passées à ancrer ce mouvement n’auront pas seulement été inutiles mais néfastes. Devenues pires qu’inutiles, ces attaques ainsi répétées seront devenues dangereuses pour celui aura besoin de les utiliser, passant de maladresses de débutant, à suicides programmés de samurai du dimanche.

De même, toute condescendance dans l’attaque mettra en danger Tori lorsqu’il aura besoin d’employer ses techniques car il n’aura jamais pu s’exercer à lire une attaque acérée et que ses mouvements ne fonctionneront pas. Empêtré dans l’illusion de sa réussite, il se sera exercé en vain et sera devenu moins efficace qu’avant d’avoir commencé à s’entraîner. Adoptant un comportement téméraire, il se mettra en danger lui-même et les autres car il n’aura pas conscience de sa propre incapacité. Rendu aveugle par son partenaire de travail inconséquent, il n’aura aucune chance de progresser mais le pire qui puisse encore arriver n’est pas que personne ne lui vienne en aide ou qu’il soit blessé, c’est qu’il propage ses erreurs autour de lui. Et ce, malheureusement, en toute sincérité.

Les barrières psychologiques

Pour cela, il convient de se débarrasser de toutes les barrières qui peuvent empêcher le pratiquant de travailler convenablement.

Qu’est-ce que l’attaque? Est-ce une agression? Est-ce socialement ou moralement réprouvé? Est-ce dangereux, risque-t-on de blesser son partenaire et d’être blessé soi-même par la suite? Ne risque-t-on pas d’être moins apprécié des autres ou de soi-même si l’on révèle ou développe notre capacité à faire mal? J’apprends les arts martiaux pour me défendre, pas pour attaquer…

Toutes ces réflexions sont sans objet et surtout, une perte de temps considérable. Pourquoi avez-vous choisi d’étudier les arts martiaux? Quelque soit la raison, vous ne pouvez en retirer un quelconque enseignement sans passer par l’étude de l’efficacité martiale. C’est la nature des arts martiaux, du chemin d’étude que vous avez décidé d’emprunter. Ce chemin n’est pas meilleur qu’un autre mais c’est celui que j’ai choisi et qu’ont choisi d’emprunter tous ceux qui sont restés au dojo pour s’entraîner. Je vais donc faire le ménage en apportant quelques réponses sensées à des oeillères dont il vaut mieux se débarrasser au plus vite.

Qu’est-ce que l’attaque?

Pourfendre son adversaire, passer son arme au travers du corps ennemi que ce soit avec une lame ou avec une main. Rien d’autre.

Du point de vue de l’étude, l’attaque est une question, une mise en situation, un problème que l’on apprend à gérer. Comme il est impossible d’étudier chacune des infinies possibilités de vaincre un adversaire, il faut lire entre les lignes et résumer, choisir des formes emblématiques qui seront riches d’un enseignement applicable dans de multiples variations de la même situation. Grâce à une attaque juste, il devient possible de s’escrimer sans relâche et de trouver des réponses de moins en moins bancales pour que la nature du problème se révèle peu à peu.

Est-ce une agression?

Non, pas au dojo et cela ne doit en aucun cas l’être. Le dojo n’est ni un champ de bataille, ni une ruelle sombre. Il ne faut pas confondre situation d’étude et mise en danger réel. Il faut créer les circonstances d’une situation d’urgence tout en conservant le contrôle de chacune de nos actions et en s’adaptant au niveau de chacun. Le cadre ainsi posé, il devient possible d’en retirer tous les bénéfices sans en craindre les dangers.

Il ne faut jamais perdre de vue que sur le tatami, vous n’êtes que des camarades d’étude qui travaillent ensemble à des niveaux toujours différents mais toujours avec bienveillance. Si il y a un problème, le problème est dans la personne qui s’exerce, pas dans l’exercice. Et il convient de ne pas apporter ses propres problèmes au dojo.

Est-ce socialement ou moralement réprouvé?

Est-il socialement ou moralement réprouvé d’avoir envie de vivre? D’avoir envie de vivre libre? C’est-à-dire de ne dépendre de personne, pour sa propre intégrité par exemple? Attaquer c’est faire un pas en avant vers son but. Apprendre à attaquer, c’est apprendre à regarder la vie en face et apprendre à ouvrir son chemin. C’est ne pas tergiverser, c’est prendre des risques mais c’est surtout vivre et être capable d’avancer quand il le faut et de défier quiconque de vous en empêcher.

Attaquer quelqu’un dans la vie est-il mal?

Bien ou mal, cela n’existe pas dans un dojo. Progresser ou ne pas progresser, c’est tout ce qu’il y a. Peut-on réprouver un accident ou une blessure? Une lame parce qu’elle tranche? Combien de lames nous entourent dans notre vie quotidienne? Ciseaux, couteaux, rasoirs, innombrables ennemis du quotidien interdits dans les bagages à main mais qui nous côtoient à table, au bureau, dans la cuisine, dans notre salle de bain. C’est l’imprudence ou l’intention de nuire qui transforment ces outils indispensables en accidents et blessures.

La volonté de progresser n’est en aucun cas une intention de nuire par contre, il est impossible de progresser lorsque l’on étudie les arts martiaux sans étudier correctement la façon d’attaquer.

Est-ce dangereux, risque-t-on de blesser son partenaire et d’être blessé soi-même par la suite?

Bien sûr c’est dangereux. Si la peur vous empêche de bouger à l’entraînement, il est évident que vous serez tétanisé à l’extérieur. Le problème n’est donc pas dans l’attaque mais dans votre propre peur. Avez-vous peur d’apprendre?

C’est la raison pour laquelle les entraînements sont construits dans un contexte précis qui permet de se prémunir contre des imprévus inutiles. Le risque d’accident est bien sûr omniprésent, mais c’est un risque qui est nécessaire et qui est implicitement accepté par chacune des personnes présente au dojo. Sans cela, il est impossible d’avancer. Le salut permet de formaliser cette entente implicite. Avec le salut, vous absolvez votre partenaire de toute blessure accidentelle qu’il pourrait vous causer durant l’entraînement et il en fait de même pour vous. Mais vous lui demandez aussi par la même occasion de vous mettre en difficulté, de vous permettre de vous surpasser et vous lui promettez de lui rendre la pareille.

Si cela n’excuse pas l’imprudence, cela impose la sincérité et le respect. Le respect de votre partenaire vous impose de lui donner dans les meilleures conditions d’étude possibles et la sincérité de donner le meilleur de vous-même sans tenir compte de vos propres problèmes.

Ne risque-t-on pas d’être moins apprécié des autres ou de soi-même si l’on révèle ou développe notre capacité à faire mal?

Les personnes violentes sont craintes et les personnes affables sont appréciées. Rien à voir avec le fait d’être compétent dans son domaine.

Évidemment, si tous ceux qui mangeaient un hamburger étaient capables d’abattre un boeuf, ça se saurait. Le monde moderne nous éloigne de choses fondamentales comme vivre, mourir, tuer ou être tué. Pourtant, personne ne se pose de question lorsqu’il passe à table. C’est un cycle, la vie, la mort, la courgette ou le haricot comme le boeuf et la crevette font partie du vivant et nous avons besoin d’eux pour nous nourrir. Puis nous mourons à notre tour. Vaut-il mieux avoir un voisin équarrisseur ou boxeur?

J’apprends les arts martiaux pour me défendre, pas pour attaquer…

Encore un prétexte pour éviter de se confronter avec la réalité de la part de quelqu’un qui ne fait qu’effleurer la surface des choses. Comment peut-on se protéger de quelque chose que l’on ne comprend pas? Peut-on apprendre à nager sans se mouiller? Rien de pire que de se cacher derrière son petit doigt.

 

avec Julien Coup

avec Julien Coup

Tori

Tori est la place de celui qui étudie, qui a été mis dans la situation d’étude par Uke et qui doit chercher à réussir un mouvement qu’il ne maîtrise pas.

Aucun enfant ne s’est jamais exercé à se tenir debout sans tomber, tomber et tomber encore et encore. Il est naturel de faire des erreurs pour apprendre. C’est même le chemin normal de l’apprentissage. L’élan qui permet d’évoluer est de se relever toujours malgré les échecs et de ne pas abandonner tant que l’on ne peut tenir debout seul.

Les problèmes arrivent quand on confond dojo et ruelle sombre, quand on confond échec et défaite. Mais nous ne sommes ni dans une ruelle sombre, ni sur un champ de bataille, nous sommes au dojo. Nous ne luttons pas pour notre survie et nous ne sommes pas en danger. Nous sommes tous des étudiants qui n’ont rien à prouver puisque nous ne sommes personne.

Nous ne sommes pas en danger

Nous ne luttons pas pour notre survie, Uke nous met face à nos propres limites avec bienveillance. Dès lors, il devient complètement absurde de se sentir agressé et de surréagir avec violence, colère ou brutalité. Les sentiments ne doivent interférer en rien sur la clarté d’esprit. Il n’y a aucun ressentiment à avoir lorsque l’on reçoit des conseils ou une leçon, que de la gratitude. C’est une faveur que vous fait Uke en vous permettant de corriger vos imperfections.

Nous ne sommes personne

Celui qui croit qu’il sera épargné par les balles sur champ de bataille parce qu’il porte une plume sur la tête a tout perdu.

Ce n’est pas parce que vous vous entraînez depuis longtemps que vous vous êtes beaucoup entraîné. Ce n’est pas parce que vous vous entraînez beaucoup que vous vous entraînez bien. Ce n’est pas parce que vous vous entraînez beaucoup et depuis longtemps que vous devenez bon. Ce n’est pas parce que vous êtes là depuis longtemps ou que vous vous entraînez correctement que vous avez des droits. C’est parce que vous êtes là depuis longtemps et que vous vous entraînez correctement que vous avez des devoirs. Parce que les autres vont prendre exemple sur vous, vous vous devez d’être exemplaire. Parce que vous êtes censé connaître les règles, il est d’autant plus inacceptable que vous ne les respectiez pas. Devenir un ancien, c’est avoir des responsabilités et devenir respectable parce qu’on les assume mais surtout, c’est savoir rester n’être personne.

Parce qu’une fois que vous croyez être quelqu’un, vous cessez d’apprendre pour vous mettre à prouver qui vous êtes. Sûr de votre bon droit, vous vous croyez au-dessus des règles. Mais si une seule règle change, tout change, le cadre se brise, la progression devient impossible et cela devient une lutte d’ego. Vous vous créez des chaînes plus lourdes que celles dont vous vous êtes débarrassé avec tant d’efforts. Suffisant, c’est un des mots qui met un terme à votre chemin. Non seulement vous ne ferez plus un seul pas sur le chemin des arts martiaux, mais vous aurez perdu toute efficacité. Parce que si vous êtes sûr de savoir ou si ce que vous avez apprit vous suffit, vous ne vous posez plus de question et plutôt que d’être attentif au monde, vous voulez vous montrer. Cesser de regarder son adversaire, c’est être frappé sans aucun recours.

 

avec Tanguy Le Vourc'h

avec Tanguy Le Vourc’h

Il est évident qu’en combat réel, il n’y a pas de règle. Il faut trouver une issue coûte que coûte, quitte à changer de technique ou à la modifier, à sortir du cadre d’étude. Mais ce n’est pas un problème puisque il ne s’agit plus d’un entraînement. Au dojo, c’est inacceptable. Ce n’est pas parce que l’on ne parvient pas à exécuter une technique qu’il faut la modifier. Il faut trouver le moyen de la faire fonctionner. Quel peut-être l’intérêt de s’abaisser à un niveau confortable, en utilisant la vitesse, la force ou l’agressivité? Se satisfaire de peu d’efforts et d’aucun progrès? Le but de l’entraînement est de se dépasser, ne serait-ce que d’un millième millimètre. De se rendre capable de faire vivre un mouvement qui nous était impossible auparavant. C’est cela qui est difficile et cela demande de nombreux et incessants ajustements, de se remettre toujours en question.

Ne pas pousser, ne pas tirer, ne pas heurter, etc… Peu importe les principes qui régissent votre école, ces règles sont là pour vous enseigner comment devenir libre. Ce qui ne signifie pas que vous deviez les briser mais au contraire apprendre à en tirer tout l’enseignement possible. Une fois cet enseignement acquit, ce n’est pas que vous n’avez plus besoin des règles, c’est qu’elles cessent d’être un carcan et que vous avez atteint un niveau où elles ne vous privent plus de votre liberté, un niveau où rien ne vous prive plus de votre liberté. Mais le chemin est long et on n’en voit jamais la fin. Sans doute n’a-t-il même pas de fin. Mais ce n’est pas là où l’on se rend qui importe, c’est de s’y rendre.

Devenir un ancien, c’est ne pas avoir été satisfait par nos innombrables Ikkyo, mais avoir beaucoup appris. C’est avoir beaucoup chuté mais s’être relevé à chaque fois et se relever riche d’une expérience supplémentaire. Je n’ai pas peur de l’échec. J’ai peur de devenir satisfait de mes progrès. Si la réussite est pleine de satisfaction pour l’ego, c’est aussi souvent le plus court chemin vers le contentement et l’arrêt des progrès.

Il est nécessaire d’être mis en échec afin d’éprouver ses propres limites, de pouvoir les repousser, de surmonter nos faiblesses mises en évidence et dont nous n’avions pas conscience. C’est le propos même de l’entraînement, s’améliorer, quitter le dojo meilleur que lorsque nous y sommes entrés. Se découvrir soi-même fait toujours partie du processus et parfois, le miroir peut être dur à regarder de face. Mais c’est aussi sûrement la plus grande découverte que l’on puisse faire au cours d’une vie de pratique.

Source : http://www.isseitamaki.com/2016/05/uke-tori-attaques-et-blessures.html

Apprendre à apprendre l’Aïkido (et autre pratiques martiales…)

Posted on

Léo Tamaki

Les étapes shu, ha et ri dans l’apprentissage des traditions martiales japonaises sont connues. En simplifiant on peut dire que shu correspond à l’imitation, ha à l’exploration, et ri à la maîtrise. Mais si shu ha ri peut être ramené à l’étude d’un mouvement, il s’agit évidemment à la base, des grandes périodes de la vie d’un pratiquant. Je souhaiterai aujourd’hui me pencher sur les étapes beaucoup plus réduites de l’étude d’un mouvement.

 

Apprendre à apprendre l'Aïkido (et autre pratiques martiales...)

Des techniques incroyables

Les techniques martiales traditionnelles japonaises sont des outils très subtils. Ils ont pour but de permettre à un adepte de survivre à une confrontation face à un ou plusieurs adversaires qui lui sont physiquement supérieurs.

Si le curriculum d’une école comporte plusieurs étapes de difficultés croissantes, même les premières techniques ne peuvent fonctionner après quelques répétitions (j’entends par là les quelques premiers milliers de fois où on les réalise). Alors qu’une vision superficielle peut donner l’impression que les techniques sont des leviers ou des frappes que l’on peut maîtriser en quelques heures, la réalité est toute autre. La véritable efficacité de ces mouvements les rend… littéralement incroyables. On ne peut y croire. Un geste dans lequel un regard non averti ne verra qu’un levier permettant une amélioration insuffisante du rapport de forces pour qu’un vieillard maîtrise un adversaire aux capacités physiques largement supérieures, fonctionnera de façon incompréhensible. Parce que la technique fonctionne lorsqu’il y a eu modification de l’utilisation du corps. Modification qui a été obtenue… en travaillant notamment la technique.

C’est donc la recherche d’un effet “incroyable” qui permet de l’obtenir. Mais pour cela il faut d’abord avoir conscience qu’un tel effet est possible, et on ne peut en avoir la certitude qu’après l’avoir ressenti, expérimenté dans sa chair.

Malheureusement aujourd’hui les adeptes capables de faire preuves de capacités trop belles pour être vraies sont souvent des mystificateurs, et il m’a fallu longtemps avant de croiser la route d’un maître capable de prouesses incroyables. Il s’agissait de Tamura senseï. Et lors de mes recherches ultérieures, peu parmi les nombreux experts que j’ai rencontrés avaient développé des compétences incroyables réelles, même si beaucoup en faisaient des démonstrations… Si vous n’avez pas encore rencontré de tels adeptes, je vous invite à continuer à chercher. Soyez curieux, explorez, car la découverte en vaut vraiment la peine.

Apprendre à apprendre l'Aïkido (et autre pratiques martiales...)

Reproduire la forme

Lorsque l’on débute la pratique martiale, on a tendance à se focaliser sur la fin d’un mouvement, ce qui arrive à aïte. Mais il ne s’agit là que d’une conséquence de la réalisation juste de toutes les étapes antérieures. Se concentrer sur elle empêche de voir le cheminement qui permet ce résultat. En conséquence on voit de nombreux pratiquants prendre des libertés pour arriver à une fin présentant une ressemblance toute relative avec ce qui a été démontré.

La première étape de l’étude est la reproduction. A ce stade tori et uke doivent travailler en coopérant, chacun cherchant simplement à imiter les formes respectives qu’ont démontrés l’enseignant et son partenaire. Miracle excepté, le geste de tori ne peut produire le résultat escompté. C’est sans importance. Uke doit dont coopérer. Il doit effectuer une attaque correcte tant dans le temps, la distance et la forme que l’intention. Et il devra reproduire l’effet en s’accordant à tori, si celui-ci n’est pas capable de le créer.

A ce stade le rôle d’uke est plus difficile que celui de tori. Car sans savoir comment fonctionne la technique, il peut en reproduire l’effet trop tôt, trop tard, ou de façon incorrecte. C’est la raison pour laquelle dans les koryus, uke était toujours un sempaï. En Aïkido il est possible de limiter les erreurs en se concentrant sur une réalisation très lente du mouvement. L’enseignant devra aussi veiller à ce que lui, ou un pratiquant avancé, passe avec chacun des élèves en tenant le rôle de uke.

Lors de cette étape, les attaques rapides et/ou puissantes sont à proscrire. En effet, le stress provoqué empêchera uke de se concentrer sur la reproduction d’une forme précise, et contribuera à ancrer en lui des gestes approximatifs, et une tension dans ses réactions. L’enseignant devra être très vigilant à ce stade, beaucoup de pratiquants attaquant trop vite et trop fort.

Apprendre à apprendre l'Aïkido (et autre pratiques martiales...)

Travailler sur la modification de l’utilisation du corps

Lorsque tori et uke arrivent à reproduire correctement la forme extérieure d’un mouvement en coopérant, il est alors temps de passer à l’étape suivante, la modification de l’utilisation du corps. Ce terme un peu pompeux recouvre des éléments très variés qu’il serait trop long de lister ici. Il peut s’agir de développer un corps enraciné ou flottant, uni ou dissocié, etc…

Pour arriver à ce résultat l’enseignant pourra indiquer au pratiquant le détail du travail nécessaire, tel que les muscles utilisés, la façon de les mettre en action, les visualisations nécessaires, le travail postural, etc… A ce stade il est essentiel que l’élève puisse ressentir le mouvement en le recevant. Il est aussi très efficace que l’enseignant lui fasse toucher, lorsque cela est possible, son corps en action.

Lors de cette étape, les attaques rapides et/ou puissantes sont toujours à proscrire pour les raisons listées précédemment. La modification de l’utilisation du corps est une reprogrammation profonde. C’est un travail lent, fin, et qui ne peut se faire qu’en conscience. L’enseignant devra donc continuer à être très vigilant à ce stade.

Apprendre à apprendre l'Aïkido (et autre pratiques martiales...)

Observer l’effet sur uke

Une fois la forme intégrée, et le travail de modification de l’utilisation du corps engagé, il convient d’observer les effets sur uke. Les résultats observés permettront d’affiner le travail engagé, et de porter son attention sur l’adaptation nécessaire à son partenaire, notamment en fonction de sa morphologie. Il convient toujours ici de travailler avec une intensité modérée.

Augmenter l’intensité

Lorsque deux partenaires sont capables de reproduire la forme de façon satisfaisante, que le corps fonctionne de la manière préconisée, et que l’effet est au rendez-vous, il devient alors possible et même nécessaire d’augmenter l’intensité. Cela doit évidemment se faire de façon graduelle. Tori développera ainsi sa capacité à continuer à reproduire la forme et à bouger de façon adaptée en situation de stress face à une attaque rapide et puissante.

La complaisance de tori se réduit drastiquement à mesure que l’on avance dans cette étape.

Travailler en opposition

Dans le dernier stade de l’apprentissage de la forme, uke attaque non seulement de façon engagée, mais n’hésite pas à utiliser des kaeshi wazas afin de retourner le mouvement lorsque des ouvertures se présentent.

Apprendre à apprendre l'Aïkido (et autre pratiques martiales...)

Des étapes claires à respecter

Aujourd’hui l’apprentissage se fait souvent de façon approximative. Ni tori ni uke n’ont conscience de l’étape d’étude, l’attaque est souvent incorrecte dans la forme tout en étant trop rapide et/ou puissante. Tori essaye tant bien que mal de reproduire l’effet, et la plus grande finesse que l’on peut rencontrer dans la recherche consiste à se rapprocher autant que possible de la forme. Travail qui ne constitue on l’a vu, que la première des multiples étapes qui, seules permettent d’accéder à une efficacité hors du commun.

La pratique martiale est un domaine très complexe. J’ai donc délibérément simplifié ici les stades d’études, et limité le sujet à l’apprentissage des formes. Notez toutefois que, loin de se limiter à cela, la pratique doit aussi préparer l’adepte à faire face à l’inattendu. En pratique les étapes se chevaucheront, et différentes façons de travailler pourront être abordées en parallèle. Quoi qu’il en soit, je crois que discerner les micros et macros étapes permet de limiter les nombreuses occasions de se fourvoyer. Bonne pratique.

Source : http://www.leotamaki.com/2016/03/apprendre-a-apprendre-l-aikido-et-autre-pratiques-martiales.html?utm_source=_ob_email&utm_medium=_ob_notification&utm_campaign=_ob_pushmail

Eloge de la lenteur dans la pratique martiale

Posted on

Léo Tamaki

Un article de blog m’a été envoyé par un ami. Intitulé “Pour patiner vite, il faut s’entraîner lentement”, il reprenait les résultats très intéressants d’une équipe de chercheurs d’Amsterdam ayant étudié les programmes d’entraînement des patineurs de vitesse néerlandais sur les dix dernières olympiades. Bien que le sujet ait traité du développement de capacités athlétiques, l’une des conclusions contre-intuitive, “les coaches ont réduit le travail intensif à son minimum et donné une part plus importante pour s’entraîner lentement”, rappelle une méthode d’entraînement méconnue de la pratique martiale traditionnelle, le travail à vitesse réduite.

 

Eloge de la lenteur dans la pratique martiale

Une tradition ancienne

Chacun a déjà vu des adeptes de Taï Chi Chuan travailler lentement. Et les curieux auront aussi probablement observé des pratiquants de Systema s’entraînant au ralenti. Ce type de travail est si représentatif, qu’il en est d’ailleurs devenu une des marques de fabrique de ces disciplines. Sans doute beaucoup moins savent que la pratique au ralenti est une des bases du Iaïjutsu dans certains Koryus, et notamment dans le Shinbukan Kuroda ryugi.

Maître Kuroda Tetsuzan est probablement le maître de sabre le plus célèbre au monde. Si ses méthodes d’enseignement ne font pas toujours l’unanimité dans les cercles les plus conservateurs du Bujutsu, sa compétence martiale n’a jamais été mise en doute. Sa réputation est basée sur deux traits particuliers, les mouvements “invisibles” (dans le sens de imperceptible par l’adversaire), et sa vitesse d’exécution. Et ses capacités dans ces deux domaines trouvent leur origine dans le travail au ralenti, une tradition du Tamiya ryu Iaïjutsu.

Le Iaïjutsu est l’art de dégainer le sabre. La vitesse d’exécution y est primordiale, particulièrement dans la mesure où l’on considère souvent que l’adversaire a déjà son arme à la main. S’entraîner au ralenti pour des considérations de santé était bien évidemment totalement étranger aux préoccupations de survie des samouraïs, et s’ils ont adopté ce type d’entraînement, c’est uniquement parce qu’il leur permettait de développer une rapidité hors-norme.

Eloge de la lenteur dans la pratique martiale

Dans les arts martiaux chinois, c’est Yang Luchan qui popularisa ce type de travail au 19ème siècle. Et son art se répandit très rapidement, non parce qu’il était bon pour la santé, ce n’est qu’une conséquence, mais parce que Yang démontrait des capacités de combattant hors du commun.

 

Eloge de la lenteur dans la pratique martiale

A quoi sert le travail au ralenti?

Le travail à vitesse lente a de nombreux bienfaits. En voici une liste non-exhaustive:

-Lorsque l’on étudie un mouvement, la première étape est l’apprentissage de sa forme. Cette étude est souvent compliquée lorsque l’on tente de le réaliser à vitesse “réelle”. Prendre le temps de le réaliser au ralenti, comme lorsque l’on apprend à écrire, permet de l’intégrer plus efficacement.

-Le stress dans la pratique martiale est causé par différents facteurs. Ralentir la situation, que ce soit pour un mouvement déterminé ou dans un travail libre, permet de ne pas rentrer dans une zone de panique, notamment pour les débutants. Travailler en confiance est une base souvent négligée dans un milieu où il est souvent de bon ton de parler de surmonter ses peurs. Surmonter ses peurs est un processus qui peut être réalisé de façon graduelle et dans la sérénité.

-Le travail au ralenti permet une prise de conscience fine du geste. Avec le temps l’adepte parvient à sentir les muscles qui sont en action, l’alignement des différents segments de son corps, etc… C’est la première étape vers la modification de l’utilisation du corps.

-Une fois les éléments en action déterminés, il devient possible d’essayer d’avoir une action sur eux, et/ou d’en changer. On peut par exemple modifier les muscles utilisés pour réaliser un geste, ou la façon dont on les emploie.

-Le travail au ralenti permet de développer le relâchement. Peu à peu il devient possible de dissocier très finement le travail des différents muscles mis en jeu, et d’inhiber tous ceux qui se contractent par habitude mais ne sont pas réellement utiles au mouvement. En conséquence la vitesse de réalisation augmente, et la respiration se pose.

-C’est un cercle vertueux. La respiration se faisant naturellement, elle ne vient pas gêner la réalisation du geste. Elle n’est plus une entrave à l’exécution du geste juste, mais une de ses conséquences.

-Le travail au ralenti permet aussi d’accentuer artificiellement certains éléments, comme la fatigue musculaire afin de développer le corps du pratiquant et sa structure.

-Travailler à vitesse lente réduit significativement le nombre de blessures.

Eloge de la lenteur dans la pratique martiale

Travailler lentement en Aïkido

L’Aïkido est décrit par un certain nombre de ses pratiquants comme une pratique interne. Pourtant même parmi ceux qui la définissent ainsi, bien peu travaillent au ralenti. Il est en revanche courant de voir un travail à l’arrêt ou uke réalise une attaque statique.

J’ai longtemps utilisé ce type de travail en l’alternant avec une pratique à vitesse “réelle”, mais mon opinion aujourd’hui est que les attaques arrêtées en force n’ont pas de logique martiale, et qu’elles ne développent pas de qualités qui me semblent pertinentes.

Le travail lent permet de conserver une forme, une dynamique et une intention “justes”. Il est important, autant que possible, de l’utiliser comme un réel “étiré”. Moins on modifie de choses excepté la vitesse d’exécution, plus il me semble intéressant. Mais c’est une grande difficulté.

L’un des dangers vient du fait que notre corps est câblé de façon a toujours chercher son équilibre. Ainsi, juste après que tori ait créé le kuzushi, uke a une tendance naturelle a faire d’infimes mouvements afin de réajuster sa posture et retrouver son équilibre. Le mouvement ne peut alors plus fonctionner correctement. Il faut donc que les deux partenaires comprennent le sens de la technique, et veillent à ne pas faire au ralenti ce qu’ils n’auraient pas pu réaliser à pleine vitesse.

Le même danger guette celui qui réalise le mouvement. En particulier dans le travail libre, le désir de réussir et de dominer la situation, amène souvent à bouger un peu plus vite que le ou les attaquants. La difficulté est alors escamotée, et le travail perd tout intérêt.

Lorsque j’introduis le travail lent, j’insiste sur le fait de ne pas modifier la forme et de conserver l’intention. Ce n’est qu’ainsi, en augmentant graduellement la vitesse et l’intensité qu’il prend réellement son sens. Toute liberté que l’on prend grâce au ralenti est une illusion qui doit être impitoyablement chassée. Le travail lent doit permettre de mettre l’accent sur certains points particuliers, et non pas être un prétexte pour contourner les difficultés.

Eloge de la lenteur dans la pratique martiale

Un travail en conscience

Lorsque l’on réalise la plupart de nos gestes, il s’agit de processus automatiques dont la conscience est généralement absente. Le travail au ralenti permet de prendre le temps d’être à l’écoute des autres, mais aussi de soi. Ce travail de conscience amène une modification qualitative de la pratique. Si l’on arrive à ne pas tricher, et à éviter le travail en complaisance, c’est l’un des plus courts chemins vers la modification de l’utilisation du corps.

Le travail au ralenti n’est qu’une étape, et ne saurait en aucun cas devenir une finalité et occuper la totalité du temps de pratique. Mais ce travail en conscience est un outil qui recèle d’innombrables bienfaits. Les maîtres du passé et ceux d’aujourd’hui comme Kuroda Tesuzan ou Hino Akira ne s’y sont pas trompés.

Eloge de la lenteur dans la pratique martiale